L’abandon des prétentions de Blandine Rinkel

Citations

« Sans doute n’aimons-nous jamais que les énigmes ; Jeanine en devint une pour moi au sortir de l’enfance quand elle cessa, à l’image du jouet et de l’oreiller, d’appartenir à ce réseau d’évidences amniotiques qu’est la famille jusqu’à nos dix ou douze ans pour devenir – cela prit plusieurs années – un corps distinguable et opposable au mien : non plus l’intime et l’ineffable « maman », mais bien la dicible « ma mère », personnage que je pouvais observer depuis une place de spectatrice détachée, ne la voyant plus strictement enseigner-et-protéger-et-vaincre mais bien aussi hésiter-et-douter-et-désirer, la percevant faillible, fragile et, comme tout humain, si imprenable dans ses failles et sa fragilité qu’elle en devenait un mystère – non plus une mère mais un secret de famille, de ceux qu’on brûle d’écrire pour mieux comprendre qu’on ne les saura jamais tout à fait. »

« Je me souviens de querelles entre elle [sa mère] et son mari, traitant de la longueur de cheveux minimale qu’exige le sex-appeal féminin. »

« Quand elle rit, éveillée, c’est en revanche tout son corps qui s’anime et frétille et se tord et elle finit souvent courbée en deux, les mains sur le sexe, les yeux enlarmés et les oreilles prunes. C’est ainsi que je la préfère. »

« De toutes les activités du monde, la préférée de Jeanine consiste à fantasmer la vie des autres. »

« des lendemains des claques autoadministrées en vue d’un réveil rapide et des douches glacées prises sans ménagement avant le déjeuner des parents, de tous ces instants hypnagogiques, je me souviens. »

« Mais ce dont je me souviens parallèlement, c’est d’avoir songé que, peut-être, jamais ma mère n’avait goûté à ces révélations paradoxales ; qu’elle ne connaissait pas le sexe conduit sous l’emprise du whisky, ni les vérités que révélaient les crises d’angoisse éméchées. Je le sentais à la manière qu’elle avait non de se fâcher des escapades dont je ne l’avertissais que de biais (le fameux « je vais dormir chez une amie »), mais de s’en effrayer, d’en être pour ainsi dire meurtrie. »

« il y avait un penchant pour la liberté qu’offre l’abandon des prétentions. »

« L’adrénaline des ambitions agit souvent comme une garantie de jeunesse, on se dit « plus tard, je serai… », « bientôt, je ferai… ». Ma mère n’était plus dopée à cette sorte d’aspiration. »

« celui qui nous fait sentir la vanité de notre humeur noire ne contribue qu’à l’assombrir davantage »

« Un invisible mécanisme se déclenche, quand deux personnes se rencontrent pour la première fois, sorte d’insidieuse distribution des rôles qui détermine l’avenir de la relation. À chaque réelle rencontre, nous commençons par exhiber un visage de nous-même singulier, pour chacun de nos amis différent, puis nous nous accoutumons à ce rôle et, inconsciemment, nous le répétons. Ainsi serais-je incapable de voir certains amis sans violentes crises de rire quand d’autres, avec qui j’entretiens des rapports plus souterrains, me prédisposent plutôt aux cafés cigarettes contemplatifs. »

« le long de cet escalier en bois que j’ai dévalé sur mille rythmes différents à l’adolescence »

« Il est rare qu’on rencontre quelqu’un avec qui l’on partage plus que des amis, des lieux ou des souvenirs, rare qu’on soit confronté à quelqu’un dont on embrasse, intimement et précisément, l’idéal. »

« comme sous l’emprise d’une sorte d’amphétamine sociale, je me mettais à élargir le pas, à redresser les épaules et à froncer le regard, prenant l’air rugueux de ceux qui ont à accomplir des choses sérieuses. »

« Elle ne visita pas la Grèce pour l’Acropole, le Parthénon ou l’Olympieio, mais pour sentir le tempo ritardato de ses habitants, qui prennent le temps de lui offrir un yaourt, calme comme la mer. » J’ai aimé cette citation car, de mon voyage en Grèce l’été dernier, je me souviens de ces yaourts offerts chaleureusement à la fin d’un restaurant.

« Pourquoi passer ton temps dans les cafés, dans la rue, au lieu de voir la tour de Pise, la tour Eiffel, le musée du Tapis ? N’as-tu pas les mêmes cafés, les mêmes rues, chez toi ? Non, elle n’a pas, à Rezé, les mêmes garçons vêtus de robes blanches ni les mêmes femmes aux visages eye-linés, pas les mêmes nuques dressés ni les mêmes mouvements de hanche. C’est les sentir eux, qui l’intéresse : pour le reste il y a déjà les cartes postales, il y a tous les récits des autres. » 100% d’accord.

« ma mère ayant toujours cultivé une tendresse spéciale à l’endroit des mauvais élèves intelligents, les choyant. C’est leur humour qui l’attire : des blagues grasses et spontanées, aux antipodes de celles des élèves doués semblant avoir sué dessus comme sur des équations compliquées. »

« Par la diffusion de peintures du dix-huitième, Jeanine aurait pu défendre l’éloge de sa propre chair. Dire « je n’ai pas de formes en trop, non, je rayonne d’une beauté anachronique ». Pour peu que l’on troque la mythologie des magazines contre celle des toiles, Jeanine aurait pu jouir de la grâce des anciens. » Il est vrai, et dommage, que l’idéal du corps change avec le temps. Et si l’époque Marilyn Monroe montrait que les formes chez les femmes étaient jolies, aujourd’hui le corps idéal est dénué de chair, musclé, voire maigre. D’où ces magazines qui font culpabiliser les femmes au quotidien…

« Leurs couleurs s’amusent d’être mélangées, mais jamais ne s’accordent. Et plusieurs fois, au cours de la lecture, de voir ces couleurs si discordantes être mises côte à côte, les yeux m’ont piquée. » Ici Blandine Rinkel parle de ses parents, autrefois mariés, qui s’aimaient mais qui avaient visiblement une relation vouée à l’échec. Ils sont aujourd’hui divorcés. J’ai aimé la métaphore des couleurs.

« Je ne peux m’empêcher d’en vouloir, tout en sachant que c’est un tort, à ceux dont la confiance en soi ne faiblira jamais. Ces individus nés avec un moteur turbo dans le coeur, qui bondissent de réussites institutionnelles en succès professionnels, alternant entre dîners à adrénaline sociale et orgueilleuses retraites de travail. »

« Il nous faudrait écrire un livre sur chacun de nos proches, pour apprendre, au gré des pages, combien, comment, nous les aimons. »

« Ils ne doivent pas avoir besoin d’histoires, suppose-t-elle, avec toutes celles qu’ils ont déjà vécues… » – car après tout c’est vrai, sur la vie des autres, il y aurait tant de livres à écrire, mais sur la sienne ? » se demande ironiquement l’auteur, alors qu’elle en a justement écrit un sur sa mère.

« Peut-être a-t-on, spontanément, tendance à croire que les femmes à la retraite n’ont plus de secrets »

« Agir pour donner du sens à sa vie, puis penser, pour en donner à la mort ; »

« elle ressentait d’ailleurs le frisson parcourant ces thrillers dont la fin que l’on sait tragique confère à toutes les réjouissances du milieu un arrière-goût grinçant, la saveur du réel ironique. »

« ces stations balnéaires désaffectées qui, en hiver, pareilles aux personnes âgées, patientes sans se faire remarquer. »

« Mais qui, par les temps qui courent, ne se dit pas fatigué au moins une fois par jour ? N’a-t-on pas dénombré en 2015 une moyenne allant de cinq à onze « je suis fatigué » par jour et par habitant en France, soit environ 3500 reconductions de la plainte pour une année et par visage ? »

« l’ignorance invente, quand le savoir ne fait jamais que restituer. »

END

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