Le livre du rire et de l’oubli de Milan Kundera

Citations

« Jan se dit : Au commencement de la vie érotique de l’homme il y a l’excitation sans jouissance, et à la fin il y a la jouissance sans excitation. »

« Et il n’était pas facile de lui donner du plaisir. Elle lui criait plus vite, plus vite, puis au contraire, doucement, doucement et de nouveau plus fort, plus fort, comme un entraîneur crie ses ordres aux rameurs d’un huit. Concentrée tout entière sur les points sensibles de sa peau, elle guidait sa main pour qu’il la pose au bon endroit au bon moment. Il était en sueur et voyait les regards impatients de la jeune femme et les gestes fiévreux de son corps, cet appareil mobile à produire une petite explosion qui était le sens et le but de toute chose. »

« Le regard de l’homme a déjà été souvent décrit. Il se pose froidement sur la femme, paraît-il, comme s’il la mesurait, la pesait, l’évaluait, la choisissait, autrement dit comme s’il la changeait en chose.
Ce qu’on sait moins, c’est que la femme n’est pas tout à fait désarmée contre ce regard. Si elle est changée en chose, elle observe donc l’homme avec le regard d’une chose. C’est comme si le marteau avait soudaine des yeux et observait fixement le maçon qui s’en sert pour enfoncer un clou. Le maçon voit le regard mauvais du marteau, il perd son assurance et se donne un coup sur le pouce.
Le maçon est le maître du marteau, pourtant c’est le marteau qui a l’avantage sur le maçon, parce que l’outil sait exactement comment il doit être manié, tandis que celui qui le manie ne peut le savoir qu’à peu près. »

« – Je veux seulement dire par là, répliqua Jan, que le viol fait partie de l’érotisme, mais que la castration en est la négation. (…)
Jan but une gorgée, garda un instant le silence et reprit : « Il y a bien des années, dans mon ancien pays, nous avons composé avec des copains une anthologie des paroles que nos maîtresses prononçaient pendant l’amour. Sais-tu quel est le mot qui revenait le plus souvent ? »
Edwige n’en savait rien.
« Le mot non. Le mot non répété plusieurs fois de suite : non, non, non, non, non, non, non… La fille venait pour faire l’amour, et quand le garçon la prenait dans ses bras elle le repoussait en disant non, de sorte que l’acte d’amour, éclairé par la lueur rouge de ce mot qui est le plus beau de tous, devenait une petite imitation du viol. Même quand elles approchaient de la jouissance, elles disaient non, non, non, non, non et il y en avait beaucoup qui jouissaient en criant non. Depuis ce temps-là, non est pour moi un mot princier. Toi aussi, tu avais l’habitude de dire non? » (…)
– Mais cette histoire est en nous et on ne peut pas y échapper, répliqua Jan. La femme qui fuit et se défend. La femme qui se donne, l’homme qui prend. La femme qui se voile, l’homme qui lui arrache ses vêtements. Ce sont des images séculaires que nous portons en nous ! »

« On crie qu’on veut façonner un avenir meilleur, mais ce n’est pas vrai. L’avenir n’est qu’un vide indifférent qui n’intéresse personne, mais le passé est plein de vie et son visage irrite, révolte, blesse, au point que nous voulons le détruire ou le repeindre. On ne veut être maître de l’avenir que pour pouvoir changé le passé. »

« Rire ? Se soucie-t-on jamais de rire ? Je veux dire vraiment rire, au-delà de la plaisanterie, de la moquerie, du ridicule. Rire, jouissance immense et délicieuse, toute jouissance…
Je disais à ma soeur, ou elle me disait, tu viens, on joue à rire ? On s’allongeait côte à côte sur un lit, et on commençait. Pour faire semblant, bien sûr. Rires forcés. Rires ridicules. Rires si ridicules qu’ils nous faisaient rire. Alors il venait, le vrai rire, le rire entier, nous emporter dans son déferlement immense. Rires éclatés, repris, bousculés, déchaînés, rires magnifiques, somptueux et fous… Et nous riions à l’infini du rire de nos rires… Oh rire ! rire de la jouissance, jouissance du rire ; c’est si profondément vivre. »

« En haut, telle la voûte de ce temple de la volupté, éclate le rire, transe délicieuse du bonheur, comble extrême de la jouissance. Rire de la jouissance, jouissance du rire. Incontestablement, ce rire-là est au-delà de la plaisanterie, de la moquerie, du ridicule. Les deux soeurs allongées sur leur lit ne rient de rien de précis, leur rire n’a pas d’objet, il est l’expression de l’être qui se réjouit d’être. (…) celui qui éclate de ce rire extatique est sans souvenir et sans désir, car il jette son cri à la seconde présente du monde et ne veut rien connaître qu’elle. »

« Vous vous souvenez certainement de cette scène pour l’avoir vue dans des dizaines de mauvais films : un garçon et une fille se tiennent par la main et courent dans un beau paysage printanier (ou estival). Ils courent, ils courent, ils courent et ils rient. Le rire des deux coureurs doit proclamer au monde entier et aux spectateurs de tous les cinémas : nous sommes heureux, nous sommes contents d’être au monde, nous sommes d’accord avec l’être ! C’est une scène stupide, un cliché, mais elle exprime une attitude humaine fondamentale : le rire sérieux, le rire au-delà de la plaisanterie. »

« Concevoir le diable comme un partisan du Mal et l’ange comme un combattant du Bien, c’est accepter la démagogie des anges. Les choses sont évidemment plus compliquées.
Les anges sont partisans non pas du Bien mais de la création divine. Le diable est au contraire celui qui refuse au monde divin un sens rationnel. »

« Les choses soudain privées de leur sens supposé, de la place qui leur est assignée dans l’ordre prétendu des choses (un marxiste formé à Moscou croit aux horoscopes), provoquent chez nous le rire. À l’origine, le rire est donc du domaine du diable. Il a quelque chose de méchant (les choses se révèlent soudain différentes de ce pour quoi elles se faisaient passer) mais il y a aussi en lui une part de bienfaisant soulagement (les choses sont plus légères qu’il n’y paraissait, elles nous laissent vivre plus librement, elles cessent de nous oppresser sous leur austère sérieux). »

« Vous savez ce qui se passe quand deux personnes bavardent. L’une parle et l’autre lui coupe la parole : c’est tout à fait comme moi, je… et se met à parler d’elle jusqu’à ce que la première réussisse à glisser à son tour : c’est tout à fait comme moi, je…
Cette phrase, c’est tout à fait comme moi, je…, semble être un écho approbateur, une manière de continuer la réflexion de l’autre, mais c’est un leurre : en réalité c’est une révolte brutale contre une violence brutale, un effort pour libérer notre propre oreille de l’esclavage et occuper de force l’oreille de l’adversaire. Car toute la vie de l’homme parmi ses semblables n’est rien d’autre qu’un combat pour s’emparer de l’oreille d’autrui. »

« Depuis quelques temps, elle était désespérée parce que le passé était de plus en plus pâle. Elle n’avait de son mari  [décédé] que la photographie de son passeport, toutes les autres photos étaient restées à Prague dans l’appartement confisqué. Elle regardait cette pauvre image tamponnée, écornée, où son mari était pris de face (comme un criminel photographie par l’Identité judiciaire) et n’était guère ressemblant. Chaque jour elle se livrait devant cette photographie à une sorte d’exercice spirituel : elle s’efforçait d’imaginer son mari de profil, puis de demi-profil, puis de trois quarts. Elle faisait revivre la ligne de son nez, de son menton, et elle constatait chaque jour avec effroi que le croquis imaginaire présentait de nouveaux points discutables où la mémoire qui dessinait avait des doutes. »

« Thomas Mann, quand il était encore très jeune, a écrit sur la mort une nouvelle candidement envoûtante : dans cette nouvelle la mort est belle, comme elle est belle pour tous ceux qui en rêvent quand ils sont très jeunes et que la mort est encore irréelle et enchanteresse, pareille à la voix bleutée des lointains. »

220px-thomas_mann_1937

Thomas Mann (1875-1955), écrivain allemand, prix Nobel de littérature de 1929

« (Oui, je sais, vous ne savez pas de quoi je parle parce que la beauté a depuis longtemps disparu. Elle a disparu sous la surface du bruit – bruit des mots, bruits des autos, bruit de la musique – dans lequel nous vivons constamment. Elle est noyée comme l’Atlantide. Il n’en est resté qu’un mot dont le sens est chaque année moins intelligible.) »

« L’épisode de Banaka, qui pointait son index sur sa poitrine en pleurant parce qu’il n’existait pas, me rappelle un vers du Divan occidental-oriental de Goethe Est-on vivant quand vivent d’autres hommes ? Dans la question de Goethe se dissimule tout le mystère de la condition d’écrivain : L’homme, du fait qu’il écrit des livres, se change en univers (ne parle-t-on pas de l’univers de Balzac, de l’univers de Tchekhov, de l’univers de Kafka ?) et le propre d’un univers c’est justement d’être unique. L’existence d’un autre univers le menace dans son essence même. »

220px-goethe_28stieler_182829

Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832), romancier, dramaturge, poète, théoricien de l’art et homme d’État allemand

220px-honorc3a9_de_balzac_28184229_detail

Honoré de Balzac (1799-1850), écrivain français

anton_tchekhov_jpg

Anton Tchekhov (1860-1904), écrivain russe

kafka_portrait

Franz Kafka (1883-1924), écrivain pragois de langue allemande

« Hugo parlait, parlait, et ses paroles se voulaient la métaphore de son agressivité érotique, le défilé de sa force virile. »

« Mais je sais (et Tamina le sait aussi) qu’il est des regards à la tentation desquels personne ne résiste : par exemple le regard sur un accident de la circulation ou sur une lettre d’amour qui appartient à l’autre. »

« Car Mme Christine s’imaginait confusément qu’en abandonnant son corps à l’étudiant elle rabaisserait leur liaison au niveau du boucher ou du garagiste et qu’elle n’entendrait plus jamais parler de Schopenhauer. (…) Mme Christine avait beau serrer les cuisses le plus fermement du monde, il la tenait courageusement par la croupe et ce contact voulait dire que si quelqu’un aime citer Schopenhauer il n’est pas pour autant prêt à renoncer au corps qui lui plait. »

260px-schopenhauer

Arthur Schopenhauer (1788-1860), philosophe allemand

« éviter le plus longtemps possible le dégoût que ne manqueraient pas de lui inspirer les instructions et les précautions triviales dont l’amour physique ne peut, à son avis, se passer. »

« Parmi les remèdes habituels contre notre propre misère, il y a l’amour. Car celui qui est absolument aimé ne peut être misérable. Toutes ces défaillances sont rachetées par le regard magique de l’amour sous lequel même une nage maladroite, la tête dressée au-dessus de la surface, peut devenir charmante. »

« Comprenez-moi. Le misogyne ne méprise pas les femmes. Le misogyne n’aime pas la féminité. Les hommes se répartissent depuis toujours en deux grandes catégories. Les adorateurs des femmes, autrement dit les poètes, et les misogynes ou, pour mieux dire, les gynophobes. Les adorateurs ou poètes vénèrent les valeurs féminines traditionnelles comme le sentiment, le foyer, la maternité, la fécondité, les éclairs sacrés de l’hystérie, et la voix divine de la nature en nous, tandis qu’aux misogynes ou gynophobes ces valeurs inspirent un léger effroi. Chez la femme, l’adorateur vénère la féminité, alors que le misogyne donne toujours la préférence à la femme sur la féminité. N’oubliez pas une chose : une femme ne peut être vraiment heureuse qu’avec un misogyne. Avec vous, aucune femme n’a jamais été heureuse ! »
Ces mots provoquèrent une nouvelle clameur hostile.
« L’adorateur ou poète ne peut apporter à une femme le drame, la passion, les larmes, les soucis, mais jamais aucun plaisir. J’en ai connu un. Il adorait sa femme. Ensuite, il s’est mis à en adorer une autre. Il ne voulait pas humilier l’une en la trompant, et l’autre en faisant d’elle sa maîtresse clandestine. Il a donc tout avoué à sa femme et lui a demandé de l’aider, sa femme en est tombée malade, il passait son temps à pleurer, au point que sa maîtresse a fini par ne plus le supporter et lui a annoncé qu’elle allait le quitter. Il s’est couché sur les rails pour se faire écraser par un tram. Malheureusement, le conducteur l’a vu de loin et mon adorateur a dû payer cinquante couronnes pour entrave à la circulation. »

« Pour liquider les peuples, disait Hübl, on commence par leur enlever la mémoire. On détruit leurs livres, leur culture, leur histoire. Et quelqu’un d’autre leur écrit d’autres livres, leur donne une autre culture et leur invente une autre Histoire. Ensuite, le peuple commence lentement à oublier ce qu’il est et ce qu’il était. Le monde autour de lui l’oublie encore plus vite. »

« Jan se dit : Au commencement de la vie érotique de l’homme il y a l’excitation sans jouissance, et à la fin il y a la jouissance sans excitation. »

« Et il n’était pas facile de lui donner du plaisir. Elle lui criait plus vite, plus vite, puis au contraire, doucement, doucement et de nouveau plus fort, plus fort, comme un entraîneur crie ses ordres aux rameurs d’un huit. Concentrée tout entière sur les points sensibles de sa peau, elle guidait sa main pour qu’il la pose au bon endroit au bon moment. Il était en sueur et voyait les regards impatients de la jeune femme et les gestes fiévreux de son corps, cet appareil mobile à produire une petite explosion qui était le sens et le but de toute chose. »

« Le regard de l’homme a déjà été souvent décrit. Il se pose froidement sur la femme, paraît-il, comme s’il la mesurait, la pesait, l’évaluait, la choisissait, autrement dit comme s’il la changeait en chose.
Ce qu’on sait moins, c’est que la femme n’est pas tout à fait désarmée contre ce regard. Si elle est changée en chose, elle observe donc l’homme avec le regard d’une chose. C’est comme si le marteau avait soudaine des yeux et observait fixement le maçon qui s’en sert pour enfoncer un clou. Le maçon voit le regard mauvais du marteau, il perd son assurance et se donne un coup sur le pouce.
Le maçon est le maître du marteau, pourtant c’est le marteau qui a l’avantage sur le maçon, parce que l’outil sait exactement comment il doit être manié, tandis que celui qui le manie ne peut le savoir qu’à peu près. »

« – Je veux seulement dire par là, répliqua Jan, que le viol fait partie de l’érotisme, mais que la castration en est la négation. (…)
Jan but une gorgée, garda un instant le silence et reprit : « Il y a bien des années, dans mon ancien pays, nous avons composé avec des copains une anthologie des paroles que nos maîtresses prononçaient pendant l’amour. Sais-tu quel est le mot qui revenait le plus souvent ? »
Edwige n’en savait rien.
« Le mot non. Le mot non répété plusieurs fois de suite : non, non, non, non, non, non, non… La fille venait pour faire l’amour, et quand le garçon la prenait dans ses bras elle le repoussait en disant non, de sorte que l’acte d’amour, éclairé par la lueur rouge de ce mot qui est le plus beau de tous, devenait une petite imitation du viol. Même quand elles approchaient de la jouissance, elles disaient non, non, non, non, non et il y en avait beaucoup qui jouissaient en criant non. Depuis ce temps-là, non est pour moi un mot princier. Toi aussi, tu avais l’habitude de dire non? » (…)
– Mais cette histoire est en nous et on ne peut pas y échapper, répliqua Jan. La femme qui fuit et se défend. La femme qui se donne, l’homme qui prend. La femme qui se voile, l’homme qui lui arrache ses vêtements. Ce sont des images séculaires que nous portons en nous ! »

Publicités

2 réflexions sur “Le livre du rire et de l’oubli de Milan Kundera

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s