King Kong Théorie de Virginie Despentes

Citations

« J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf. « 

« Je préfère ceux qui n’y arrivent pas pour la bonne et simple raison que je n’y arrive pas très bien, moi-même. »

« Je me suis toujours sentie moche, je m’en accommode d’autant mieux que ça m’a sauvée d’une vie de merde à me coltiner des mecs gentils qui ne m’auraient jamais emmenée plus loin que la ligne bleue des Vosges. »

« Parce que l’idéal de la femme blanche, séduisante mais pas pute, bien mariée mais pas effacée, travaillant mais sans trop réussir, pour ne pas écraser son homme, mince mais pas névrosée par la nourriture, restant indéfiniment jeune sans se faire défigurer par les chirurgiens de l’esthétique, maman épanouie mais pas accaparée par les couches et les devoirs d’école, bonne maîtresse de maison mais pas bonniche traditionnelle, cultivée mais moins qu’un homme, cette femme blanche heureuse qu’on nous brandit tout le temps sous le nez, celle à laquelle on devrait faire l’effort de ressembler, à part qu’elle a l’air de beaucoup s’emmerder pour pas grand-chose, de toute façon je ne l’ai jamais croisée, nulle part. Je crois bien qu’elle n’existe pas. »

« On est embarrassées de nos puissances. Toujours fliquées, par les hommes qui continuent de se mêler de nos affaires et d’indiquer ce qui est bon ou mal pour nous, mais surtout par les autres femmes, via la famille, les journaux féminins, et le discours courant. Il faut minorer sa puissance, jamais valorisée chez une femme : « compétente » veut encore dire « masculine ». »

« Qu’on se promène en ville, qu’on regarde MTV, une émission de variétés sur la première chaîne ou qu’on feuillette un magazine féminin, on est frappés par l’explosion du look chienne de l’extrême, par ailleurs très seyant, adopté par beaucoup de jeunes filles. C’est en fait une façon de s’excuser, de rassurer les hommes : « regarde comme je suis bonne, malgré mon autonomie, ma culture, mon intelligence, je ne vise encore qu’à te plaire » semblent clamer les gosses en string. J’ai les moyens de vivre autre chose, mais je décide de vivre l’aliénation via les stratégies de séduction les plus efficaces. »

« Réplique domestique de ce qui s’organise dans le collectif : l’État toujours plus surveillant sait mieux que nous ce que nous devons manger, boire, fumer, ingérer, ce que nous sommes aptes à regarder, lire, comprendre, comment nous devons nous déplacer, dépenser notre argent, nous distraire. Quand Sarkozy réclame la police dans l’école, ou Royal l’armée dans les quartiers, ça n’est pas une figure virile de la loi qu’ils introduisent chez les enfants, mais la prolongation du pouvoir absolu de la mère. Elle seule sait punir, encadrer, tenir les enfants en état de nourrissage prolongé. Un État qui se projette en mère toute-puissante est un État fascisant. Le citoyen d’une dictature revient au stade du bébé : langé, nourri et tenu au berceau par une force omniprésente, qui sait tout, qui peut tout, à tous les droits sur lui, pour son propre bien. L’individu est débarrassé de son autonomie, de sa faculté de se tromper, de se mettre en danger. »

« On entend aujourd’hui des hommes se lamenter de ce que l’émancipation féministe les dévirilise. Ils regrettent un état antérieur, quand leur force prenait racine dans l’oppression féminine. Ils oublient que cet avantage politique qui leur était donné a toujours eu un coût : les corps des femmes n’appartiennent aux hommes qu’en contrepartie de ce que les corps des hommes appartiennent à la production, en temps de paix, à l’État, en temps de guerre. »

« Cette proximité, depuis, parmi les choses indélébiles : corps d’hommes dans un lieu clos où l’on est enfermées, avec eux, mais pas semblables à eux. Jamais semblables, avec nos corps de femmes. Jamais en sécurité, jamais les mêmes qu’eux. Nous sommes du sexe de la peur, de l’humiliation, le sexe étranger. C’est sur cette exclusion de nos corps que se construisent les virilités, leur fameuse solidarité masculine, c’est dans ces moments qu’elle se noue. Un pacte reposant sur notre infériorité. Leurs rires de mecs, entre eux, le rire du plus fort, en nombre. »

« Celles à qui ça arrive, du point de vue des agresseurs, d’une manière ou d’une autre ils s’arrangent pour le croire, tant qu’elles s’en sortent vivantes, c’est que ça ne leur déplaisait pas tant que ça. C’est la seule explication que j’ai trouvée à ce paradoxe : dès la publication de Baise-moi, je rencontre des femmes qui viennent me raconter « j’ai été violée, à tel âge, dans telles circonstances ». Ça se répétait au point d’en être dérangeant, et dans un premier temps, je me suis même demandé si elles mentaient. C’est dans notre culture, dès la Bible et l’histoire de Joseph en Egypte, la parole de la femme qui accuse l’homme de viol est d’abord une parole qu’on met en doute. Puis j’ai fini par admettre : ça arrive tout le temps. Voilà un acte fédérateur, qui connecte toutes les classes, sociales, d’âges, de beautés et même de caractères. Alors, comment expliquer qu’on n’entende presque jamais la partie adverse : « j’ai violé Unetelle, tel jour, dans telles circonstances » ? Parce que les hommes continuent de faire ce que les femmes ont appris à faire pendant des siècles : appeler ça autrement, broder, s’arranger, surtout ne pas utiliser le mot pour décrire ce qu’ils ont fait. Ils ont « un peu forcé » une fille, ils ont « un peu déconné », elle était « trop bourrée » ou bien c’était une nymphomane qui faisait semblant de ne pas vouloir : mais si ça a pu se faire, c’est qu’au fond la fille était consentante. »

« Car, du moment qu’on appelle son viol un viol, c’est tout l’appareil de surveillance des femmes qui se met en branle : tu veux que ça se sache, ce qui t’est arrivé ? Tu veux que tout le monde te voie comme une femme à qui c’est arrivé ? »

« Car il faut être traumatisée d’un viol, il y a une série de marques visibles qu’il faut respecter : peur des hommes, de la nuit, de l’autonomie, dégoût du sexe et autres joyeusetés. »

« s’ils savent, ça va les rendre fous de douleur et de rage (c’est aussi un dialogue privé, le viol, où un homme déclare aux autres hommes : je baise vos femmes à l’arraché). Mais le conseil le plus raisonnable, pour tout un tas de raisons, reste « garde ça pour toi ». Étouffe, donc, entre les deux injonctions. Crève, salope, comme on dit. »

« Les livres étaient là, tenaient compagnie, rendaient la chose possible, dicible, partageable. Prison, maladie, maltraitances, drogues, abandons, déportations, tous les traumas ont leur littérature. Mais ce trauma crucial, fondamental, définition première de la féminité, « celle qu’on peut prendre par effraction et qui doit rester sans défense », ce trauma-là n’entrait pas en littérature. »

« C’est un risque inévitable, c’est un risque que les femmes doivent prendre en compte et accepter de courir si elles veulent sortir de chez elles et circuler librement. Si ça t’arrive, remets-toi debout, dust yourself et passe à autre chose. Et si ça te fait trop peur, il faut rester chez maman et t’occuper de faire ta manucure. »

« victimes ordinaires de ce qu’il faut s’attendre à endurer si on est femme et qu’on veut s’aventurer à l’extérieur. »

« Pendant ce viol, j’avais dans la poche de mon Teddy rouge et blanc un cran d’arrêt, manche noir rutilant, mécanique impeccable, lame fine mais longue, aiguisée, astiquée, brillante. Un cran d’arrêt que je brandissais assez facilement, en ces temps globalement confus. Je m’y étais attachée, à ma façon j’avais appris à m’en servir. Cette nuit-là, il est resté planqué dans ma poche et la seule pensée que j’ai eue à propos de cette lame était : pourvu qu’ils ne la trouvent pas, pourvu qu’ils ne décident pas de jouer avec. Je n’ai même pas pensé à m’en servir. Du moment que j’avais compris ce qui nous arrivait, j’étais convaincue qu’ils étaient les plus forts. Une question de mental. Je suis convaincue depuis que s’il s’était agi de nous faire voler nos blousons, ma réaction aurait été différente. Je n’étais pas téméraire, mais volontiers inconsciente. Mais, à ce moment précis, je me suis sentie femme, salement femme, comme je ne l’avais jamais senti, comme je ne l’ai plus jamais senti. »

« À la fin, il y en a un qui trouve cette lame, il la montre aux autres, sincèrement surpris que je ne l’aie pas sortir. « Alors, c’est que ça lui plaisir. » Les hommes, en toute sincérité, ignorent à quel point le dispositif d’émasculation des filles est imparable, à quel point tout est scrupuleusement organisé pour garantir qu’ils triomphent sans risquer grand-chose, quand ils s’attaquent à des femmes. Ils croient, benoîtement, que leur supériorité est due à leur grande force. »

« Post-viol, la seule attitude tolérée consiste à retourner la violence contre soi. Prendre vingt kilos, par exemple. Sortir du marché sexuel, puisqu’on a été abîmée, se soustraire de soi-même au désir. En France, on ne tue pas les femmes à qui c’est arrivé, mais on attend d’elles qu’elles aient la décence de se signaler en tant que marchandise endommagée, polluée. Putes ou enlaidies, qu’elles sortent spontanément du vivier des épousables. »

« Alors qu’il est, au contraire, au centre, au coeur, socle de nos sexualités. Rituel sacrificiel central, il est omniprésent dans les arts, depuis l’Antiquité, représenté par les textes, les statues, les peintures, une constante à travers les siècles. Dans les jardins de Paris aussi bien que dans les musées, représentations d’hommes forçant des femmes. Dans Les Métamorphoses d’Ovide, on dirait que les dieux passent leur temps à vouloir attraper des femmes qui ne sont pas d’accord, à obtenir ce qu’ils veulent par la force. Facile, pour eux qui sont des dieux. »

« La condition féminine, son alphabet. Toujours coupables de ce qu’on nous fait. Créatures tenues pour responsables du désir qu’elles suscitent. »

« Et le viol sert d’abord de véhicule à cette constatation : le désir de l’homme est plus fort que lui, il est impuissant à le dominer. On entend encore souvent dire « grâce aux putes, il ya  moins de viols », comme si les mâles ne pouvaient pas se retenir, qu’ils doivent se décharger quelque part. Croyance politique construite, et non l’évidence naturelle – pulsionnelle – qu’on veut nous faire croire. »

« L’idée d’être livrée, forcée, contrainte est une fascination morbide et excitante pour la petite fille que je suis alors. Ensuite, ces fantasmes ne me quittent plus. Je suis sûre que nombreuses sont les femmes qui préfèrent ne pas se masturber, prétendant que ça ne les intéresse pas, plutôt que de savoir ce qui les excite. »

« Ces fantasmes de viol, d’être prise de force, dans des conditions plus ou moins brutales, que je décline tout au long de ma vie masturbatoire, ne me viennent pas « out of the blue ». C’est un dispositif culturel prégnant et précis, qui prédestine la sexualité des femmes à jouir de leur propre impuissance, c’est-à-dire de la supériorité de l’autre, autant qu’à jouir contre leur gré, plutôt que comme des salopes qui aiment le sexe. »

« Il y a une prédisposition féminine au masochisme, elle ne vient pas de nos hormones, ni du temps des cavernes, mais d’un système culturel précis, et elle n’est pas sans implications dérangeantes dans l’exercice que nous pouvons faire de nos indépendances. Voluptueuse et excitante, elle est aussi handicapante : être attirée par ce qui détruit nous écarte toujours du pouvoir. »

« Dans le cas précis du viol, elle pose le problème du sentiment de culpabilité : puisque je l’ai souvent fantasmé, je suis coresponsable de mon agression. »

« Impossible. Il est fondateur. De ce que je suis en tant qu’écrivain, en tant que femme qui n’en est plus tout à fait une. C’est en même temps ce qui me défigure, et ce qui me constitue. » Virginie Despentes au sujet de son viol.

« Preuve en est : si elles avaient le choix, les prostituées ne le feraient pas. Tu parles d’une rhétorique… comme si l’épileuse de chez Yves Rocher étalait de la cire ou perçait les points noirs par pure vocation esthétique. »

« Sur place, mais dans une autre dimension. Immédiatement, dès le costume d’hyperféminité enfilé : changement d’assurance, comme après une ligne de coke. Ensuite, comme la coke : c’est devenu plus compliqué à gérer. »

« On n’a pas peur qu’elles n’y survivent pas, au contraire : on a peur qu’elles viennent dire que ça n’est pas si terrifiant, comme boulot » Au sujet de la prostitution

« Les gens aiment prendre des têtes incrédules quand on leur annonce qu’on a travaillé comme tapin, mais c’est comme pour le viol : une vaste hypocrisie. »

« La prostitution occasionnelle, avec l’option sélection de clients et de types de scénario, est aussi une manière pour une femme d’aller faire un tour du côté du sexe sans sentiments, de faire des expériences, sans avoir à prétendre qu’elle le fait par plaisir pur, ni à en attendre des bénéfices sociaux collatéraux. »

« J’aime beaucoup, depuis, entendre les hommes pérorer sur la stupidité des femmes qui adorent le pouvoir, l’argent ou la célébrité : comme si c’était plus con que d’adorer des bas résille… »

« Je ne fais toujours pas la différence nette, entre la prostitution et le travail salarié légal, entre la prostitution et la séduction féminine, entre le sexe tarifé et le sexe intéressé, entre ce que j’ai connu ces années-là et ce que j’ai vu les années suivantes. »

« Et, bien qu’elles ne donnent pas clairement leurs tarifs, j’ai l’impression d’avoir connu beaucoup de putes, depuis. Beaucoup de femmes que le sexe n’intéresse pas mais qui savent en tirer profit. Qui couchent avec des hommes vieux, laids, chiants, déprimants de connerie, mais puissants socialement. »

« Comme le travail domestique, l’éducation des enfants, le service sexuel féminin doit être bénévole. L’argent, c’est l’indépendance. Ce qui gêne la morale dans le sexe tarifé n’est pas que la femme n’y trouve pas de plaisir, mais bien qu’elle s’éloigne du foyer et gagne son propre argent. La pute, c’est « l’asphalteuse », celle qui s’approprie la ville. Elle travaille hors le domestique et la maternité, hors la cellule familiale. Les hommes n’ont pas besoin de lui mentir, ni elle de les tromper, elle risque donc de devenir leur complice. Les femmes et les hommes, traditionnellement, n’ont pas à se comprendre, s’entendre et pratiquer la vérité entre eux. Visiblement, cette éventualité fait peur.
Dans les médias français, articles documentaires et reportages radio, la prostitution sur laquelle on focalise est toujours la plus sordide, la prostitution de rue qui exploite des filles sans papiers. Pour son côté spectaculaire évident »

« On va chercher le plus sordide, on le trouve sans trop de difficulté, puisque justement c’est la prostitution qui n’a pas les moyens de se soustraire aux regards de tous. »

« Puis, partant des images inacceptables d’une prostitution pratiquée dans des conditions dégueulasses, on tire les conclusions sur le sexe tarifé dans son ensemble. »

« Mais ce n’est pas grave, ce qui compte, c’est de colporter une seule idée  : aucune femme ne doit tirer bénéfice de ses services sexuels hors le mariage. En aucun cas elle n’est assez adulte pour décider de faire commerce de ses charmes. Elle préfère forcément faire un métier honnête. Qui est jugé honnête par les instances morales. Et non dégradant. Puisque le sexe pour les femmes, hors l’amour, c’est toujours dégradant. »

« Cette image précise de la prostituée, qu’on aime tant exhiber, déchue de tous ses droits, privée de son autonomie, de son pouvoir de décision, a plusieurs fonctions. Notamment : montrer aux hommes qui ont envie d’aller se faire une pute jusqu’où ils devront descendre s’ils veulent le faire. Eux aussi sont ainsi ramenés dans le mariage, direction cellule familiale : tout le monde à la maison. C’est également une façon de leu rappeler que leur sexualité est forcément monstrueuse, fait des victimes, détruit des vies. Car la sexualité masculine doit rester criminalisée, dangereuse, asociale et menaçante. Ça n’est pas une vérité en soi, c’est une construction culturelle. »

« Quand les lois Sarkozy repoussent les prostituées de rue en dehors de la ville, les contraignent à travailler dans les bois au-delà des périphériques, soumises aux caprices des flics et des clients (le symbolique de la forêt est intéressant : la sexualité doit sortir physiquement des domaines du visible, du conscient, de l’éclairé) »

« Dans son livre, Pheterson cite Freud : « Le courant tendre et le courant sensuel n’ont fusionné comme il convient que chez un très petit nombre des êtes civilisés ; presque toujours l’homme se sent limité dans son activité sexuelle par le respect pour la femme et ne développe sa pleine puissance que lorsqu’il est en présence d’un objet sexuel rabaissé, ce qui est aussi fondé, d’autre part, sur le fait qu’interviennent dans ses buts sexuels des composantes perverses qu’il ne se permet pas de satisfaire avec une femme qu’il respecte. »

« La dichotomie mère-putain est tracée à la règle sur le corps des femmes, façon carte d’Afrique : ne tenant aucunement compte des réalités du terrain mais uniquement des intérêts des occupants. Elle ne découple pas d’un processus « naturel », mais d’une volonté politique. Les femmes sont condamnés à être déchirées entre deux options incompatibles. Et les hommes sont coincés face à cette autre dichotomie : ce qui les fait bander doit rester un problème. »

« La sexualité masculine en elle-même ne constitue pas une violence sur les femmes, si elles sont consentantes et bien rémunérées. C’est le contrôle exercé sur nous qui est violent, cette faculté de décider à notre place ce qui est digne et ce qui ne l’est pas. »

« La pornographie est comme un miroir dans lequel nous pouvons nous regarder. Quelquefois, ce que nous y trouvons n’est pas très joli à voir, et peut nous mettre très mal à l’aise. Mais quelle merveilleuse occasion de se connaître, d’approcher la vérité et d’apprendre.
La réponse au mauvais porno n’est pas d’interdite le porno, mais de faire de meilleurs films porno ! »

« Les sites anti-porno sont plus nombreux et véhéments que les sites contre la guerre en Irak, par exemple. Étonnante vigueur à propos de ce qui n’est qu’un cinéma de genre. »

« Le problème que pose le porno, c’est d’abord qu’il tape dans l’angle mort de la raison. Il s’adresse directement aux centres des fantasmes, sans passer par la parole, ni par la réflexion. D’abord on bande ou on mouille, ensuite on peut se demander pourquoi. Les réflexes d’autocensure sont bousculés. L’image porno ne nous laisse pas le choix : voilà ce qui t’excite, voilà ce qui te fait réagir. Elle nous fait savoir où il faut appuyer pour nous déclencher. C’est là sa force majeure, sa dimension quasi mystique. Et c’est là que se raidissent et hurlent beaucoup de militants anti-porno. Ils refusent qu’on leur parle directement de leur propre désir, qu’on leur impose de savoir des choses sur eux-mêmes qu’ils ont choisi de taire et d’ignorer. »

« Ce qui nous excite, ou pas, provient de zones incontrôlées, obscures ; et rarement en accord avec ce qu’on désire être consciemment. C’est tout l’intérêt de ce cinéma de genre, si on aime lâcher prise et perdre connaissance, et c’est tout le danger de ce même cinéma, si justement on a peur de ne pas tout contrôler. »

« La réponse, après avoir regardé quelques centaines de films pornographiques, me semble simple : dans les films, la hardeuse a une sexualité d’homme. Pour être plus précise : elle se comporte exactement comm un homosexuel en back-room. Telle que mise en scène dans les films, elle veut du sexe, avec n’importe qui, elle en veut par tous les trous et elle en jouit à tous les coups. Comme un homme s’il avait un corps de femme. »

« Le porno, volontiers dénoncé comme mettant les gens mal à l’aise par rapport au sexe, est en réalité un anxiolytique. C’est pourquoi il est attaqué avec virulence. Il est important que la sexualité fasse peur. Dans le film porno, on sait que les gens vont « le » faire, on n’est pas inquiets quant à cette issue, alors qu’on l’est dans la vraie vie. Baiser avec un(e) inconnu(e) fait toujours un peu peur, à moins d’être violemment bourré. C’est même ce qui fait beaucoup l’intérêt de la chose. Dans le porno, on sait que les hommes bandent, que les femmes jouissent. On ne peut pas vivre dans une société spectaculaire envahie par les représentations de la séduction, du flirt, du sexe, et ne pas saisir que le porno est un lieu de sécurité. On n’est pas dans l’action, on peut regarder les autres le faire, savoir le faire, en toute tranquillité. »

« Juste récemment resté tabou et impensable, l’orgasme féminin fait son apparition dans le langage courant à partir des années 70. Rapidement, il est deux fois retourné contre les femmes. Premièrement, en nous faisant comprendre que nous sommes dans l’échec si nous ne jouissons pas. La frigidité est presque devenu un signe d’impuissance. L’anorgasmie féminine n’est pourtant pas comparable à l’impuissance masculine : une femme frigide n’est pas une femme stérile. Ni une femme coupée de sa sensualité. Mais au lieu d’être une possibilité, l’orgasme est transformé en impératif. Il faut toujours qu’on se sente incapable de quelque chose… Une seconde fois, parce que les hommes se sont aussitôt emparés de cet orgasme féminin : ils sont ceux par qui la femme doit jouir. La masturbation féminine continue d’être méprisable, annexe. L’orgasme qu’on doit atteindre, c’est celui prodigué par le mâle. »

« Les femmes entendent le message, et comme d’habitude prennent à coeur de ne pas offenser le sexe susceptible. C’est ainsi qu’en 2006, on entend de très jeunes filles raconter qu’elles attendent qu’on homme les fasse jouir. Comme ça, tout le monde est mal à l’aise : les  garçons qui se demandent bien comment s’y prendre, et les filles, frustrées de ce qu’ils ne connaissent pas mieux qu’elles-mêmes leurs propres anatomies, et leurs domaines fantasmagoriques. » 

« C’est tout le concept du punk, ne pas faire comme on vous dit de faire. »

« Avec la police, c’est pareil qu’avec le psychiatre, (…) je suis plus jolie que je ne le crois, pourquoi je mène la vie que je mène. On me la fera souvent, celle-là. (…) Alors que je ne me plains de rien, auprès de personne. Être jolie : à quoi ça me servirait, vu que je ne me sens pas douée pour ça et que mes stratégies pour compenser le truc fonctionnent au-delà de toutes mes attentes ? »

« En 93, je publie « Baise-moi ». Premier papier, dans « Polar ». Un papier de mec. (…) C’est pas que le bouquin ne soit pas bon selon ses critères qui dérange le bonhomme (…) C’est que je sois une fille qui mette en scène des filles comme ça. Et, sans se poser de questions – puisqu’il est un homme il a selon lui évidement le droit de me signaler ce qui m’est permis selon la bienséance telle qu’il la définit – il vient me dire, cet inconnu, et le dire publiquement : je n’ai pas à faire ça. On s’en fout du livre. C’est mon sexe qui compte. On s’en fout de qui je suis, d’où je sors, de ce qui me convient, de qui va me lire, de la culture punk-rock. Papy intervient, ciseaux en main, et il va me la rectifier, ma bite mentale, il va s’en occuper, des filles comme moi. Et de citer Renoir : « les films devraient être faits par de jolies femmes montrant de jolies choses. » Ça me fera au moins une idée de titre. Sur le coup, c’est tellement grotesque que je rigole. C’est par la suite que je change de ton, quand je réalise qu’on me tombe dessus de tous côtés, en ne s’occupant que de ça : c’est une fille, une fille, une fille. J’ai une chatte en travers de la gueule. Je ne m’étais pas encore beaucoup confrontée au monde des adultes (…) ça va me surprendre pour un moment, comment ils sont nombreux à savoir distinguer ce qui se fait, de ce qui ne se fait pas, quand on est une fille dans la ville. »

« Ne pas aimer les femmes, chez un homme, c’est une attitude. Ne pas aimer les hommes, chez une femme, c’est une pathologie. »

« Après plusieurs années de bonne, loyale et sincère investigation, j’en ai quand même déduit que : la féminité, c’est la putasserie. L’art de la servilité. On peut appeler ça séduction et en faire un machin glamour. Ça n’est un sport de haut niveau que dans très peu de cas. Massivement, c’est juste prendre l’habitude de se comporter en inférieure. Entrer dans une pièce, regarder s’il y a des hommes, vouloir leur plaire. Ne pas parler trop fort. Ne pas s’exprimer sur un ton catégorique. Ne pas s’asseoir en écartant les jambes, pour être bien assise. Ne pas s’exprimer sur un ton autoritaire. Ne pas parler d’argent. Ne pas vouloir prendre le pouvoir. Ne pas vouloir occuper un poste d’autorité. Ne pas chercher le prestige. Ne pas rire trop fort. Ne pas être soi-même trop marrante. Plaire aux hommes est un art compliqué, qui demande qu’on gomme tout ce qui relève du domaine de la puissance. »

« Être complexée, voilà qui est féminin. Effacée. Bien écouter. Ne pas trop briller intellectuellement. Juste assez cultivée pour comprendre ce qu’un bellâtre a à raconter. Bavarder est féminin. Tout ce qui ne laisse pas de trace. »

« Pas les grands discours, pas les grands livres, pas les grandes choses. Les petites choses. Mignonnes. Féminines. »

« Mais boire : viril. Avoir des potes : viril. Faire le pitre : viril. Gagner plein de thunes : viril. Avoir une grosse voiture : viril. Se tenir n’importe comment : viril. Ricaner en fumant des joints : viril. Avoir l’esprit de compétition : viril. Être agressif : viril. Vouloir baiser avec plein de monde : viril. Répondre avec brutalité à quelque chose qui vous menace : viril. Ne pas prendre le temps de s’arranger le matin : viril. Porter des fringues parce qu’elles sont pratiques : viril. Tout ce qui est marrant à faire est viril, tout ce qui permet de survivre est viril, tout ce qui fait gagner du terrain est viril. »

« Je ne dis pas qu’être une femme est en soi une contrainte pénible. Il y en a qui font ça très bien. C’est l’obligation qui est dégradante. »

« Le premier devoir d’une femme écrivain, c’est de tuer l’ange du foyer. » Virginia WOOLF« 

« Sur internet, je tombe par hasard sur une lettre signée Antonin Artaud (…) Mais, à l’arrivée, ça donne ça : « J’ai besoin d’une femme qui soit uniquement à moi et que je puisse trouver chez moi à toute heure. Je suis désespéré de solitude. Je ne peux plus rentrer le soir, dans une chambre, seul, et sans aucune des facilités de la vie à portée de ma main. Il me faut un intérieur, et il me le faut tout de suite, et une femme qui s’occupe sans cesse de moi pour les plus petites choses. Une artiste comme toi a sa vie, et ne peut pas faire cela. Tout ce que je te dis est d’un égoïsme féroce, mais c’est ainsi. Il ne m’est même pas nécessaire que cette femme soit très jolie, je ne veux pas non plus qu’elle soit d’une intelligence excessive, ni surtout qu’elle réfléchisse trop. Il me suffit qu’elle soit attachée à moi. »

« Angela Davis, évoquant l’esclave noire américaine : « Elle avait appris par le travail que son potentiel de femme était équivalent à celui d’un homme. (…) Les femmes noires qu’on voit remuer les fesses avec une troublante efficacité dans les clips 50 cents, on peut nourrir à leur endroit toute la condescendance qu’on veut, en les plaignant de ce qu’elles se font utiliser comme des femmes dégradées : elles sont les filles d’esclaves, elles ont travaillé comme les hommes. » 

« Mais les femmes n’étaient pas seulement fouettées et mutilées, elles étaient aussi violées. » Engrossées de force et laissées seules pour élever les enfants. Et elles ont survécu. Ce que les femmes ont traversé, c’est non seulement l’histoire des hommes, comme les hommes, mais encore leur oppression spécifique. D’une violence inouïe. D’où cette proposition simple : allez tous vous faire enculer, avec votre condescendance à notre endroit, vos singeries de force garantie par le collectif, de protection ponctuelle ou vos manipulations de victimes, pour qui l’émancipation féminine serait difficile à supporter. Ce qui est difficile, c’est encore d’être une femme, et d’endurer toutes vos conneries. Les avantages que vous tirez de notre oppression sont en définitive piégés. Quand vous défendez vos prérogatives de mâles, vous êtes comme ces domestiques de grands hôtels qui se prennent pour les propriétaires des lieux… des larbins arrogants, et c’est tout. »

« Ils aiment parler des femmes, les hommes. Ça leur évite de parler d’eux. Comment explique-t-on qu’en trente ans aucun homme n’a produit le moindre texte novateur concernant la masculinité ? Eux qui sont si bavards et si compétents quand il s’agit de pérorer sur les femmes, pourquoi ce silence sur ce qui les concerne ? »

« On dirait qu’ils veulent se voir baiser, se regarder les bites les uns les autres, être ensemble en train de bander, on dirait qu’ils ont envie de se la mettre. On dirait qu’ils ont peur de s’avouer que ce dont ils ont vraiment envie, c’est de baiser les uns les autres. Les hommes aiment les hommes. Ils nous expliquent tout le temps combien ils aiment les femmes, mais on sait toutes qu’ils nous bobardent. Ils s’aiment, entre eux. Ils se baisent à travers les femmes, beaucoup d’entre eux pensent déjà aux potes quand ils sont dans une chatte. Ils se regardent au cinéma, se donnent de beaux rôles, ils se trouvent puissants, fanfaronnent, n’en reviennent pas d’être aussi forts, beaux et courageux. Ils écrivent les uns pour les autres, ils se congratulent, ils se soutiennent. Ils ont raison. Mais à force de les entendre se plaindre que les femmes ne baisent pas assez, n’aiment pas le sexe comme il faudrait, ne comprennent jamais rien, on ne peut s’empêcher de se demander : qu’est-ce qu’ils attendent pour s’enculer ? Allez-y. Si ça peut vous rendre plus souriants, c’est que c’est bien. Mais, parmi les choses qu’on leur a correctement inculquées, il y a la peur d’être PD, l’obligation d’aimer les femmes. Alors, ils filent droit. Ils renâclent, mais obéissent. Au passage, ils torgnolent une fille ou deux, furieux de devoir faire avec. »

Chloé Janiaud

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